Hommage à l’Abbé Pierre
Discours Conseil Général de la Gironde
Jeudi 1er février 2007
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les élus,
Chers compagnons,
Chers Amis,
Il faisait un froid glacial jeudi matin sur le parvis de Notre-Dame à Paris. Plusieurs personnes de cette assemblée peuvent en témoigner. Pendant que se déroule la très belle cérémonie organisée par l’Eglise et la République, un sans-abri est interrogé par une télévision : « les grands et les politiques sont dedans, c’est le petit peuple qui devrait être dedans et les politiques dehors au froid ». Au-delà du déferlement médiatique, chacun à gauche comme à droite, se poussant du coude pour dire devant les caméras et les micros son « immense douleur », «la perte irremplaçable », « le vide total » etc. … je préfère garder le témoignage poignant de gars de la rue que j’essaie de restituer fidèlement : « j’chui pas tellement croyant surtout au niveau de la religion, j’chui pas tellement catho non plus mais j’ai envie de lui dire, où que tu es mon père on pense à toi ». Pour les plus faibles, les plus démunis, « les plus souffrants ou les plus petits » comme il les appelait, l’abbé a toujours représenté le « petit » capable de faire plier les grands. Pour les gars de la rue l’abbé n’avait jamais trahi les pauvres, jamais refusé un soutien aux « sans » : sans-logis, sans-abri, sans domicile, sans droits, sans-papiers, … l’homme était la voix des fragiles et des précaires, il était la voix des hommes sans voix. La voix qui n’hésitait pas, à la télévision, à s’en prendre violemment à ceux qu’il nommait lui-même les bourgeois. Souvenez-vous de cette phrase, je cite : « Les premiers violents, les provocateurs de toute violence, c’est vous.Et quand le soir, dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits enfants, avec votre bonne conscience, au regard de dieu, vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscients que n’en aura jamais le désespéré qui a pris les armes pour sortir de son désespoir. » Le propos est violent, les mots sont terribles, – symbole d’amour et de douceur - Français préféré des Français pendant des années - l’abbé n’était pas politiquement correct. Il sait aussi qu’il lui faut éviter le piège de l’alibi. Alibi dans lequel on a tenté de l’enfermer au tout début. Dès 1957, Roland Barthes dans un chapitre des “Mythologies” écrit : “Je m’inquiète d’une société qui consomme si avidement l’affiche de la charité qu’elle en oublie de s’interroger sur ses conséquences, ses emplois et ses limites. J’en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice.“ Non, le combat de l’abbé est celui d’une lutte pour la justice sociale. Justice sociale dans laquelle il met bien sûr toute son âme d’homme de foi, mais il a donné toute sa vie pour défendre non son prochain mais le plus petit de ses frères. Tout le paradoxe de l’abbé Pierre est là. Anarchiste dans son propre monde, l’abbé Pierre, avait cette façon unique d’être à la fois celui qui culpabilise les nantis et la bonne conscience d’une France riche qui traite mal ses pauvres. Comment expliquer autrement la permanence d’un tel mythe fondé sur la révolte et le non-conformisme. C’est peu de dire qu’il ne correspondait à aucun des critères connus de la réussite moderne, mondaine ou médiatique : la beauté, la jeunesse, la fortune. “Dans un présent caractérisé par l’éphémère, les modes, la vitesse, le changement, l’abbé Pierre fait surgir une autre temporalité, une constance, une éternité”, écrivait Denis Bertrand, en 2004. En célébrant l’abbé pierre, la France célèbre aussi ses contradictions. Autre paradoxe, homme d’église, il s’est souvent exprimé comme un libre-penseur. L’abbé pierre est incontestablement issu du catholicisme social, du Sillon de Marc Sangnier, son engagement politique dans l’immédiat après-guerre fait de lui un député MRP en 1946 (le parti des résistants démocrates-chrétiens qui gouvernait avec les socialistes et les communistes dépassant ainsi les clivages gauche-droite). Ce contexte particulier de l’après-guerre fait qu’il séduira aussi bien les gens de droite que les gens de gauche, sans jamais se laisser récupérer par quiconque. L’abbé pierre a toujours considéré que l’Eglise était sa famille. Il est entré très jeune dans la vie monastique, puis est devenu prêtre, et il n’a jamais renié cet engagement. J’ai eu la chance de le rencontrer à Saint – Wandrille en Normandie où il célébrait tous les jours la messe.Il a cependant toujours eu une attitude très libre vis-à-vis de l’institution de l’Eglise n’hésitant pas à écrire aux différents papes pour leur demander de renoncer au luxe du Vatican et dénonçant le coût élevé des voyages du pape : “Je ne peux pas supporter que l’Eglise joue la comédie, qu’elle supporte, quand le pape doit se déplacer, qu’il y ait des dépenses pour lui plus grandes que celles faites pour les hommes les plus puissants de l’univers.” L’abbé Pierre a également osé prendre position sur des questions de morale, comme le préservatif, l’ordination des femmes (il a écrit : “Où lit-on dans l’Evangile que le sacrement de l’ordre devrait être réservé à l’homme ?”) ou le célibat des prêtres. Par cette liberté, il a sans doute autour de lui, réconcilié à la fois la France catholique et la France républicaine.
Abbé Pierre prophète ?
Les prophètes, dans la Bible, sont des êtres inspirés qui ne cessent de réveiller les consciences de leurs contemporains, critiquant vivement les institutions civiles et religieuses et rappelant toujours l’exigence du message divin. L’abbé Pierre, à sa manière, a été à la fois un prophète religieux et laïque. C’est l’avis de Pierre Bourdieu qui lors d’un entretien avec l’abbé en 1993, affirmait qu’il était un prophète dans la mesure où sa parole se dégage à un moment où plus personne n’a rien à dire. Il anticipe par le simple fait de dévoiler. Pour ceux qui ont eu la chance de l’approcher, de travailler avec lui, sa proximité suscitait un sentiment étrange. Cet homme-là irradiait. Sans doute aussi par ce qu’avec l’abbé Pierre, on touchait à la spiritualité, c’est-à-dire au dépassement. Avec lui on avait ce sentiment diffus de venir de plus loin que de nous-mêmes et d’aller au-delà de nous-mêmes. En ce sens, ce prêtre, héros de
Nul besoin d’insister sur la marque qu’il laissera de son passage. Il symbolise à la fois la défense des plus faibles et la lutte contre le mal-logement. Son combat pose la question de fond, la seule qui vaille réellement. Il évoquait lui-même la malédiction de la démocratie.Si on laisse la démocratie se déshonorer, prenez garde, le péril n’est pas loin. Et la démocratie ne résistera pas. Et là l’abbé nous invite à faire le choix de la solidarité et donc de la justice. C’est le prix de la paix sociale. A défaut, il faudra faire en Europe, comme c’est déjà le cas dans certaines villes d’Amérique, construire des murs et constituer des milices pour isoler les pauvres. Si vous êtes insensibles, ne soyez pas insensés ! L’abbé avait l’habitude de dire que les actes ne venaient de la part des élus que quand la volonté publique les imposait.Il citait évidemment le milliard de francs de l’époque demandé et refusé par le parlement quelques jours avant l’appel du 1er février 1954. Après l’insurrection de la bonté, le parlement a voté à l’unanimité non pas un mais dix milliards. Ce qui semble impossible à réaliser devient tout à fait possible quand un événement médiatique d’une certaine ampleur se produit. Le Père avait envie de partir, déjà depuis très longtemps, il avait envie de cette rencontre dont il ne doutait pas. La loi qui doit porter son nom, qui placera le logement au même plan que l’éducation et la santé, vient comme un vibrant hommage rendu par la nation au combat de toute une vie. Mais l’abbé restera aussi à travers une dynamique qu’il a su impulser, dans le mouvement Emmaüs et à l’extérieur du mouvement Emmaüs. A l’intérieur du mouvement, la grande réforme de 2003 à laquelle plusieurs Bordelais ont été largement impliqués tarde un peu à se mettre en place, je pense que d’ici un an ou deux, ce sera chose faite. Cette réforme permettra de positionner clairement Emmaüs à travers ses différents métiers tout en conservant très vivante l’expérience unique de la communauté Emmaüs. Toujours à l’intérieur du mouvement, la Fondation Abbé Pierre par ses actions au quotidien et surtout par son rapport annuel sur l’état du mal-logement fait honneur à Emmaüs. Il en est de même pour les associations qui oeuvrent dans l’action sociale et le logement ou dans l’insertion. Ces structures continueront par leur travail au quotidien de porter le message de l’abbé. Mais ce message résonne au-delà du mouvement Emmaüs. D’autres organisations, plus dans une logique de conduite d’opérations “coups de poing”, se situent, elles aussi, dans la filiation de l’abbé Pierre. Il en est ainsi du DAL, le Droit au logement. Jean-Baptiste Eyraud doit être reconnu comme un fils, certes turbulent, mais comme un fils de l’abbé. Lui n’hésite pas à réclamer l’application de l’ordonnance de 1945 sur les réquisitions, c’est lui qui a initié ou porté les opérations du Quai de la Gare, du chantier de
Je crois qu’il convient ici d’être très clair. Emmaüs n’est pas et n’a jamais été une entreprise de charité qui aurait été créée par un prêtre bien dans sa mission d’homme d’église. La charité, est un geste limité, individuel, c’est le geste d’un moment, elle ne peut pas remplacer la justice sociale de la République. Emmaüs est une entreprise d’intégration socio-économique, une entreprise qui revendique haut et fort l’appartenance à une économie à la fois sociale et solidaire c’est-à-dire une économie alternative indispensable au secteur marchand dans lequel seuls les plus forts ou les plus habiles ou encore les plus tricheurs ont leur place.
Je voudrais Monsieur le Président du Conseil Général, vous qui avez en responsabilité une partie importante de la solidarité sur ce département, devant vous associer la grande famille d’Emmaüs aujourd’hui rassemblée à travers ses différentes composantes au combat d’une grande collectivité territoriale. Nos missions se rejoignent même si ici ou là nous pouvons avoir quelques divergences. Inscrivons-nous mes amis, mes camarades, dans ces générations d’hommes et de femmes qui ont toujours préféré les actes aux grands discours, la solidarité concrète à la rhétorique politique, continuons de tendre la main aux plus faibles, aux plus déshérités, aux plus petits, il n’y a pas d’autres façons pour nous de rester fidèles à notre fondateur.
Pascal Lafargue - 1er février 2007


Oreste dit :
Que penserait-il l’abbé de l’entrée de Hirsch chez Sarko.
Il est parti avant, heureusement. Le pauvre
Matthieu M. dit :
Hirsch veut tuer le rmi et mettre tous les pauvres au turbin. Bravo la politiqur de droite. Y-a en d’autres comme lui chez les Emmaus,?
pascallafargue dit :
J’ai pris l’engagement de laisser la parole libre et de ne modifier ou supprimer que les commentaires qui auraient un caractère injurieux.
Cependant, il me semble que les commentaires de Matthieu et d’Oreste se rapportent davantage au texte sur le RSA.
Pascal Lafargue